Grand angle

Islamisme: l’enjeu crucial des municipales de 2020

Johann Margulies et Aïda Idrissi pour onvousvoit.fr

De Rougier à Micheron, l’importance des écosystèmes islamistes

La parution des ouvrages « Le jihadisme français: quartiers, prisons, Syrie » de Hugo Micheron et de « Les territoires conquis de l’islamisme » de Bernard Rougier marquera pendant longtemps, par la profondeur analytique de ces universitaires, la compréhension générale que nous avons du phénomène jihadiste et plus largement de l’islamisme et de son entreprise de conquête. À travers un travail de terrain inédit décrivant son emprise territoriale par la constitution de ce que Bernard Rougier appelle des « écosystèmes islamistes », il devient clair que l’un des enjeux majeurs des municipales de 2020 sera la question de la percée institutionnelle de l’islam politique.

Le premier rappelle au gré de son enquête un diagnostic absent du débat public concernant notamment l’histoire et la géographie du jihad. Le jihadisme français, selon le chercheur, ne tombe pas du ciel mais s’inscrit dans une histoire particulière et dans une géographie précise articulée entre trois lieux : les quartiers, la Syrie et la prison. Ces quartiers, enclaves géographiques, où macèrent des écosystèmes islamistes constituent alors des milieux, des environnements propices à l’émergence de personnalités pouvant passer à l’acte ou à l’installation opportuniste de réseaux jihadistes militants. Dans une interview sur France Inter, Micheron donne l’exemple de Toulouse et des frères Clain: « ce qu’ils ont fait, c’est qu’ils ont monté des associations, des écoles privées hors contrat, ils sont sur les marchés, ils font venir des prédicateurs (…) C’est dans cet environnement qu’a émergé un certain Mohamed Merah« . Dans un entretien paru dans le journal Le Monde, Micheron précise encore sa pensée: “Les djihadistes sont apparus là où d’autres mouvements islamistes comme les Frères musulmans (…) les salafistes étaient déjà présents. Des enclaves territoriales et communautaires”. Dans ces territoires communautarisés et enclavés, travaillent donc ardemment avec la démission de l’État et la naïveté (ou le cynisme) d’élus locaux, les salafistes et les frères musulmans. Et de ce travail des masses reislamisées, le terreau du djihad est bien labouré. Voilà donc de quoi alimenter la thèse du continuum idéologique entre islamisme salafiste, frères musulman, et islamisme jihadiste. 

Sans aller plus loin sur le reste du travail du chercheur sur la Syrie et le rôle pivot de la prison dans le jihadisme français, notons la convergence avec les travaux de Bernard Rougier dans son ouvrage “Les territoires conquis de l’islamisme”. Après avoir fait la généalogie de l’islamisme en France avec notamment le tournant des années 90 qui marque le début de l’importation de la révolution salafiste (arrivée de membres du GIA algérien en France, première influence d’ouléma saoudiens à Argenteuil par exemple), Rougier parle explicitement d’”écosystèmes islamistes” avec la constitution progressive mais assurée de véritables “territoires d’islamisme” autour de lieux de socialité quotidienne “mettant en résonance mosquées, écoles confessionnelles, marchés, salle de sport, commerces halal…” dit-il d’ailleurs dans une interview du Point. La thèse principale de l’universitaire est d’ailleurs à ce titre remarquable en ce qu’il voit un continuum idéologique entre tabligh (qui prône l’imitation du prophète), salafisme (promotion d’un idéal de pureté de la “société musulmane” du Prophète, société alternative réactionnaire et conservatrice au modèle d’émancipation laïc républicain français), frères musulmans (entrisme institutionnel, à mi-chemin dans le continuum idéologique de l’islamisme entre la laïcité le réformisme politique et le jihad) et jihadisme (guerre sainte, passage à l’acte violent). L’individu passe alors de l’un à l’autre, dans une progression relative à une quête idéologique de sincérité, de pureté, souvent de faiblesses psychologiques sur fond de précarité matérielle et surtout… d’efficacité politique pour le recodage religieux par l’imaginaire de la société française.

Du communisme municipal aux écosystèmes islamistes: le clientélisme

C’est dans ce contexte précis qu’il faut comprendre la question du clientélisme et de l’entrisme institutionnel. Au niveau national, il est surtout du fait des Frères Musulmans dans la droite ligne de la matrice théorique de leur père fondateur, stratégie bien éprouvée en France avec le contrôle d’un grand nombre d’écoles et de mosquées, une forme de jihad judiciaire, agit-prop, et une mainmise sur la représentation de l’Islam auprès de pouvoirs publics. Mais au niveau municipal, c’est sur fond d’abstention massive, que le clientélisme communautaire est devenu important sinon incontournable en permettant de récolter les quelques centaines de voix qui souvent font la différence. Historiquement et d’ailleurs très probablement aussi par dérivation idéologique transposant le concept marxiste de prolétariat de la catégorie des travailleurs opprimés par le Capital à celle des minorités opprimées dont feraient partie en bloc essentialisant “les musulmans”, sous-entendant ainsi que “l’islam est « révolutionnaire », le vert a remplacé le rouge, les chants religieux l’Internationale, le sabre la faucille, les jihadistes les brigadistes”, c’est dans le communisme municipal de banlieue que ce clientélisme s’est fait le relais pratique de ces “écosystèmes islamistes”. “Sauf que les acteurs communautaires” précise Rougier dans le même entretien dans le Point, “vont ensuite demander des récompenses en termes d’emploi, de locaux religieux…”, affermissant à chaque élection l’emprise islamiste sur ces écosystèmes. Inutile de rappeler, le sort réservé aux révolutionnaires iraniens de gauche après l’accession au pouvoir de El Khomeyni en 1979, les islamistes, une fois en situation de contrôle, commencent toujours par ceux qui, niant le fondement anticlérical du marxisme au profit d’une alliance de circonstances, leur ont tendu la main en premier: attention donc au retour de bâton quand localement des islamistes seront en situation hégémonique.

Peu importe donc si l’on donne un blanc seing à des idéologues réactionnaires conservateurs oscillant entre le frérisme et le salafisme, considérant que la laïcité est une “arme de guerre contre l’islam” dont les juifs seraient exempts ou que l’école publique est gangrénée par la théorie du genre (exemple d’Aubervilliers cité par Rougier), peu importe si, confiantes dans leur entrisme, fleurissent des associations subventionnées militant entre autres pour la baignade des femmes en burkini et faisant passer ces multiples revendications pour de la “justice sociale” (allant même jusqu’à s’identifier au comble du cynisme au combat pour les droits civiques de Rosa Parks), peu importe si l’emprise fréro-salafiste sur ces territoires a rapidement supplanté la structure de sociabilité en son temps préemptée par le communisme (sport, marché, café..). Peu importe, puisque c’est sous le masque d’un progressisme dévoyé, aux petits soins avec des victimes dites systémiques, cachés derrière les oripeaux de grands mots vidés de leur substance, que font campagne ces forces de “gauche”.

A noter également que de nombreux à gauche corroborent la thèse selon laquelle la fermeté républicaine face aux multiples revendications de l’islamisme diviserait le pays en ne tolérant aucun accommodement, “mettant de l’huile sur le feu”, “stigmatisant alors les musulmans” et ferait donc, accrochez-vous bien, le jeu de Daesh qui, on le sait, mais il n’en a pas le monopole, travaille à opposer musulmans et non-musulmans dans les sociétés occidentales. Cette rhétorique n’est que la transposition à l’islamisme de celle consistant à disqualifier un contradicteur en sous-entendant une association ou une complicité de fait avec une figure d’épouvantail, comme par exemple celle consistant à sortir un joker de fin de débat car “cela fait le jeu du RN”. Mais voilà donc, avec le travail de Micheron et de Rougier, l’invalidation formelle de cette interprétation fallacieuse puisque le jihadisme français est en continuum idéologique avec les autres mouvances islamistes avec lesquelles cette même gauche souhaiterait pactiser “pour ne pas faire le jeu de Daesh”. Celui qui fait le jeu de Daesh, ce n’est donc certainement pas le laïque républicain, c’est celui qui laisse sur son territoire, dans des pépinières islamistes, couver bien au chaud, nourris aux mannes du clientélisme et abreuvés de la littérature salafiste, les prochains acheteurs d’un billet pour Raqqa.

Qu’avons-nous à dire à ces français de confession musulmane abandonnés aux mains des islamistes?

Les mêmes élus font montre d’un paternalisme néo colonialiste qui considère les français de confession musulmane comme Musulmans avant tout, demandeurs de mosquée et consommateurs de halal, et dont la boussole idéologique indiquerait constamment la direction de la Mecque, sacrifiant au passage des femmes et des hommes français qui se retrouvent acculés à une identité reconstituée de manière fictive, privés de leur liberté de conscience pourtant censée être garantie par la République. Tout cela pour de bas calculs électoraux. Qu’avons-nous à dire à ces français abandonnés aux mains des islamistes? Qu’ils ont le choix entre se soumettre, se cacher, ou fuir ? Non, nous nous y refusons!

Ces élus, par leur condescendance crasse, contribuent à construire ce modèle figé du Musulman, exonéré du respect des principes essentiels au « faire société » au nom même du « vivre ensemble », car incapable par essence de se les approprier. A dénier à ce Musulman sa qualité de sujet, animé par un désir et des convictions qui lui sont propres, jouissant comme il l’entend de ces libertés individuelles garanties théoriquement par l’Etat de droit, à tous, sans exception. A le sortir du régime d’historicité, lui proposant une identité préfabriquée qui n’évolue que selon un paramètre unique, celui des intérêts qu’il pourrait servir. Tantôt victime, tantôt menace, parfois simple parasite opportuniste, toujours extérieur, étranger à la communauté nationale. En somme, à l’écraser, l’empêcher, et in fine à le réduire au silence. D’ailleurs, il suffit de voir le traitement accordé à toute voix dissonante (allant de la mort sociale de l’anonyme, au lynchage médiatique et harcèlement judiciaire, voire aux menaces de mort des personnalités publiques) pour constater qu’aujourd’hui, l’étau se resserre bel et bien sur ce Musulman, le mettant physiquement et symboliquement en danger. Comment dans ce contexte, peut-on s’attendre à ce que « la majorité silencieuse » fasse entendre sa voix, ou plutôt ses voix car plurielle, est-il nécessaire de le rappeler? Cette majorité n’a le droit de s’exprimer que si elle scande ad nauseaum, trémolo de culpabilité dans la voix, pancarte #NotInMyName à la main, tout le répertoire de poncifs (l’islam est une religion de paix et d’amour) censé rassurer dans un climat de suspicion savamment entretenu quant à son appartenance au camp du bien. Et même ainsi, est-elle réellement audible?

L’étau se resserre et ces élus du local au national regardent ailleurs, tout occupés qu’ils sont à avancer leur propre agenda politique au prix de circonvolutions sémantiques, déclinables à l’infini, et vouées à conserver ces convictions de façade, pendant que des tractations honteuses s’opèrent dans l’arrière cour. Comment peut-on par exemple en France, être un élu de la République, et décemment s’afficher sur une photo avec des fillettes voilées, aux corps ainsi brutalement érotisés, tout en se revendiquant féministe? Quel degré de mépris et de cynisme doit-on atteindre pour accepter sans broncher le cylindrage idéologique si précoce de ces enfants de la République?

Ne vous y trompez pas, c’est bien là l’enjeu des municipales dans ces villes frappées par la double peine de l’entrisme islamiste arrivé en phase terminale d’incubation et de la compromission des élus locaux. Les islamistes de tous bords demeurent une minorité active qui tente par tous les moyens d’asseoir son pouvoir sur une Oumma fantasmée, de la mettre à l’écart de la communauté nationale pour servir des intérêts extérieurs à la France, et contraires à nos valeurs. Et il est urgent que l’Etat mette les moyens nécessaires pour combler ces brèches qui menacent l’unité nationale et protéger les citoyens de ces influences mortifères. Mais la compromission de ces élus qui leur font la courte échelle est beaucoup plus grave. C’est un abandon à peine « voilé » de la promesse républicaine au profit d’intérêts électoraux. En clair, une trahison. Et c’est notre devoir d’y mettre un terme en les mettant face à leurs responsabilités.

A tous ceux-là, nous disons une chose. On vous voit!