Grand angle

L’Institut des Cultures d’Islam : symbole de l’abandon de la laïcité

Un article de Michel Strogonoff

À l’approche des élections municipales, il est indispensable de revenir sur l’histoire d’un lieu qui symbolise les compromis inquiétants que de nombreux élus se permettent avec la définition légale de la laïcité : l’Institut des Cultures d’Islam (ICI), situé dans le quartier de la Goutte d’Or, à Paris.  

« L’Institut des Cultures d’Islam est un établissement culturel de la Ville de Paris. […] il est à la fois un centre d’art contemporain, une scène musicale, un lieu de dialogue et d’apprentissage. […] Une salle de prière, gérée par une association cultuelle, occupe le premier étage de ce bâtiment, dans une configuration inédite et respectueuse de la loi de 1905. »

Voilà la présentation que l’on trouve encore sur le site internet de l’ICI. Elle a de quoi faire sourire, puisque le projet, dès ses origines, pose une question fondamentale de droit : l’Hôtel de Ville peut-il faire construire deux bâtiments comprenant chacun une salle de prière, tout en respectant la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’Etat ?

Rappelons que cette initiative est née dans un contexte très particulier, au début des années 2000. Elle fait suite à l’affaire des prières de rue, qui s’organisent anarchiquement dans le quartier de la Goutte d’Or, à l’abord des mosquées débordées de la rue Myrha et de la rue Polonceau. Pascal Julien, alors conseiller d’arrondissement du 18ème (aujourd’hui, Vice-Président du Groupe Ecologiste au Conseil de Paris), fait un très bon résumé de la situation : « j’ai vu naître ce projet. J’étais très réservé parce que je voyais cela pour ce que c’était. On a besoin d’une salle de prière car les musulmans font la prière dans la rue, il y a besoin d’une salle de prière parce que les musulmans du coin sont trop pauvres pour se payer une salle de prière. Comment pourrait-on faire pour aider les musulmans à se trouver une salle de prière tout en étant dans les clous de la loi de 1905 ? » [1]

On comprend les réticences de M. Julien, car des intentions généreuses ne peuvent aller à l’encontre d’un texte de loi fondateur, qui stipule dans son article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Or, l’investissement prévu par la Mairie s’élève tout de même à près de 29 millions d’euros ! Voilà pourquoi le montage imaginé par l’équipe Delanoë n’est pas du goût de tous les élus parisiens. Certains y voient une infraction grave aux principes de la laïcité, doublé d’un dangereux précédent juridique. C’est le cas d’Alexis Corbière (Parti de Gauche, à l’époque), qui s’élève contre le projet en avril 2013, et déclare fermement : « l’ICI, par son existence même, piétine l’article 2 de la loi de 1905 ».

Dans une longue lettre, M. Corbière précise son réquisitoire : « Les dépenses qu’a engagées la Ville de Paris sont imaginées au point de départ, pour permettre l’exercice d’un culte. Sans cela, jamais ce projet n’aurait vu le jour. C’est à ce titre que la Ville devient maître d’oeuvre de la construction de deux lieux de cultes, nichés dans ces Instituts inédits. Avec une telle usine à gaz juridique, Bertrand Delanoë fabrique un monstre politique aux contours nettement anti-laïques. Ce montage singulier, qui mélange à dessein le cultuel et le culturel, produira à l’évidence un brouillage destiné à financer sur fonds publics, avec les impôts des Parisiens athées ou agnostiques, et pas seulement croyants, l’écrin d’un lieu de culte, et de fait le lieu de culte lui-même. Dans la pratique au quotidien, la distinction sera quasi-impossible à respecter. De plus, ce projet est source d’injustice car ce que Paris consentira à un culte, elle n’a pas prévu de le consentir à d’autres. » [2]

Pourtant, un premier édifice est bel et bien construit à l’angle des rues Doudeauville et Stephenson. Et, lors de son inauguration en novembre 2013, Monsieur le Maire se défend toujours de contrevenir à la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat : « La partie culturelle, qui est à la disposition de tous, quelles que soient leurs croyances, ou leurs non-croyances, est financée sur fonds publics. En revanche, la partie religieuse, il n’y a pas un euro de financement public. C’est la Mosquée de Paris qui l’a achetée. » La municipalité n’aurait donc rien à voir avec l’organisation du culte, ni avec son financement. Et l’on aurait bien, au sein du même bâtiment, deux espaces aux fonctions et aux gestions distinctes : un centre culturel et un centre cultuel.

Sauf que cette partition de l’espace est parfaitement fictive. Du propre aveu de Bariza Khiari (ex-sénatrice PS, maintenant cadre LREM), l’actuelle Présidente de l’Institut, « c’est une deuxième Mosquée de Paris » [3]. De fait, il suffit de se rendre à l’ICI un vendredi pour constater qu’il est entièrement dévolu au culte. Jusqu’à 16h, pas de musée. Le rez-de-chaussée devient une seconde salle de prières. Les femmes entrent rue Doudeauville, et les hommes rue Stephenson. Puis, passé l’office du midi, l’entrée principale est fermée, tandis que la seconde porte est verrouillée de l’intérieur. Bref, salat et dourous se font à huis-clos.

D’ailleurs, ce curieux amalgame « cultuello-culturel » tombe vite sous le coup de la loi, suite au procès intenté par un Parisien. En effet, en octobre 2015, le Tribunal Administratif juge que la Mairie n’avait pas le droit de confier la gestion du 1er étage à la Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam (qui gère la Grande Mosquée), au motif que c’est une association loi 1901. Pour être légal, le bail emphytéotique aurait dû être attribué à une association cultuelle loi 1905. Rebelote en février 2017 : le Conseil d’Etat confirme cette condamnation. [4] La décision du Conseil de Paris d’avril 2013 est donc annulée de juris ; mais, de facto, le contrat court toujours…

Cela dit, les poursuites ont eu des conséquences. En septembre 2015, Anne Hidalgo abandonne soudainement le second chantier de l’ICI, prévu rue Polonceau, anticipant une sentence judiciaire défavorable, comme le confesse son premier adjoint (PS), Bruno Julliard [5]. Cette décision est vécue comme une « trahison » par les porteurs du projet : Daniel Vaillant, ex-élu (PS) du 18ème, est furieux de ne pouvoir honorer ses promesses [6] ; Pierre-Yves Bournazel (LR) crie au déni de démocratie [7] ; chez EELV, on soutient mordicus que « l’équilibre précieux entre culte et culture doit être protégé » [8]. Même après la première condamnation, Pascal Julien s’entête à brocarder « une conception très fermée de la laïcité, très excluante qui ne correspond absolument pas au besoin de la période » [9]. C’est dire si certains responsables ont une interprétation très personnelle de la loi…

On pourrait toutefois se féliciter qu’une poignée de conseillers muncipaux, à l’instar de Danielle Simonnet (PG, à l’époque), aient eu le courage de dénoncer « une certaine conception communautariste de la politique, voire clientéliste » [10]. Hélas, les belles paroles s’envolent souvent au gré des alliances. Ainsi, en 2017, faisant allégeance à la France Insoumise, Mme Simonnet se met à la cuisine identitaire. D’abord, elle soutient sa collègue Danièle Obono, prise à partie parce qu’elle réclame le droit de chanter « Nique la France », en présentant celle-ci comme une « jeune députée noire » victime de « vieux cons blancs » [11]. Certes, c’était avant que des cadres FI s’écartent de Mme Obono et de son amie Houria Bouteldja, militante néo-raciste du Parti des Indigènes de la République (PIR) [12]. Mais, alors qu’elle affirme « combattre les idées du PIR » [13], en octobre dernier, Mme Simonnet publie une photo de Saïd Bouamama, cofondateur du PIR, en pleine « balade décoloniale », avec ce message : « De nombreuses rues rendent toujours hommage à des généraux sanguinaires de la colonisation » [14]. Puis, en novembre, c’est son co-listier, Vikash Dhorasoo, qui participe à un colloque avec le théoricien du PIR [15]. C’est ce qui s’appelle du combat rapproché…

Quand à M. Corbière, sa volte-face au sein de la FI n’est pas moins spectaculaire. Répondant à l’appel co-initié par le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF), proche des Frères Musulmans, il pose son nom au bas d’un texte condamnant des « lois liberticides ». De quelles lois s’agit-il ? Eh bien, Jawad Bachare, Directeur du CCIF, ne s’en cache pas : il combat les lois sur l’interdiction des signes religieux à l’école et l’interdiction du voile intégral dans l’espace public [16]. Rappelons aussi que dans la liste des premiers signataires, on trouve des islamistes  notoires [17]. Pourtant, M. Corbière n’a pas l’air au courant : « On m’avait dit que la Ligue des droits de l’Homme était à l’initiative de la démarche », explique-t-il [18]. D’ailleurs, qu’importe si l’on voit des étoiles jaunes dans le cortège du 10 novembre, et des slogans « Juifs d’hier, Musulmans d’aujourd’hui » ; qu’importe si la poitrine d’une Femen disparaît derrière un drapeau palestinien ; qu’importe si le pseudo-journaliste Taha Bouhafs conspue au mégaphone le nom de ses adversaires politiques ; qu’importe si le syndicaliste Anasse Kazib revendique le droit de ne pas serrer la main de ses collègues ou de prier au travail ; tant pis si Marwan Muhammad le Conquérant [19] fait scander à la foule des « Allah Akbar ! »… selon notre champion de la laïcité, c’était bien « une manifestation de paix et de fraternité » [20].

Voilà la vraie trahison. Car quand on fraie avec des minorités agissantes anti-laïques et des thuriféraires du « racisme d’Etat », c’est l’universalisme républicain qui recule. À vouloir tordre la règle commune au profit d’intérêts particuliers, on abîme la communauté nationale. En promettant à chacun l’exception, c’est l’Etat de droit qui fout le camp. Et, preuve que le mal avance jusqu’au sommet de l’exécutif : en 2020, en France, une Ministre de la Justice peut déclarer tranquillement que « l‘insulte à la religion est une atteinte à la liberté de conscience » [21]…

[1] [9] https://elus-paris.eelv.fr/2016/07/07/subvention-de-700-000e-a-linstitut-des-cultures-de-lislam/

[2] https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/230413/pourquoi-j-ai-vote-contre-l-institut-des-cultures-d-islam

[3] [10] « Dossier Tabou : L’islam en France, la République en échec », reportage de Bernard de la Villardière, diffusé sur M6 le 28/09/16.

[4] www.leparisien.fr/paris-75/paris-75018/paris-la-salle-de-priere-de-l-institut-des-cultures-d-islam-contestee-par-le-conseil-d-etat-10-02-2017-6671478.php

[5] https://www.telerama.fr/monde/pas-de-second-batiment-pour-l-institut-des-cultures-d-islam-a-paris-mais-pourquoi,131267.php

[6] http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-75018/institut-des-cultures-d-islam-vaillant-adresse-une-lettre-au-vitriol-a-hidalgo-14-09-2015-5091609.php

[7] http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-75018/institut-des-cultures-d-islam-la-droite-condamne-le-revirement-de-la-ville-29-09-2015-5138577.php

[8] https://elus-paris.eelv.fr/2015/09/29/institut-des-cultures-dislam-lequilibre-precieux-entre-culte-et-culture-doit-etre-protege/

[11] https://twitter.com/Simonnet2/status/877952748959834113

[12] https://www.huffingtonpost.fr/entry/parti-des-indigenes-des-insoumis-se-desolidarisent-de-la-deputee-fi-daniele-obono_fr_5c931fffe4b06857fcbe3fcd

[13] https://twitter.com/Simonnet2/status/1086281957456125952?s=20

[14] https://twitter.com/Simonnet2/status/1185546918069448704

[15] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/quand-vikash-dhorasoo-copine-avec-les-indigenes-de-la-republique-113387

[16] https://www.bfmtv.com/politique/pourquoi-la-manifestation-contre-l-islamophobie-du-10-novembre-divise-au-sein-de-la-gauche-1800559.html

[17] https://www.marianne.net/politique/marche-contre-l-islamophobie-l-insoutenable-legerete-de-la-gauche-avec-les-reseaux-de-l

[18] https://www.lefigaro.fr/politique/tension-a-lfi-sur-la-marche-contre-l-islamophobie-20191104

[19] https://www.youtube.com/watch?v=bjjMvpacfsM&t=2s

[20] https://www.rtl.fr/actu/politique/marche-contre-l-islamophobie-une-manifestation-de-paix-et-de-fraternite-affirme-corbiere-7799443249

[21] https://twitter.com/Europe1/status/1222423921292648448