Grand angle

Antisémitisme et antisionisme: les liaisons dangereuses & l’enjeu électoral, 1/3

Par Johann Margulies et Aïda Idrissi

Quand dans une note interne au PS datant de 2001 et intitulée “Le Proche-Orient, les socialistes, l’équité internationale, l’efficacité électorale”, Pascal Boniface préconisait «de faire dépendre du seul poids numérique d’une communauté les orientations de la politique de la France au Moyen-Orient», il ouvre pour ainsi dire “la boîte de Pandore du communautarisme en contribuant à importer le conflit israélo-palestinien sur la scène politique jusque dans les urnes”. Et en raisonnant ainsi en parts de marché électorales, comme il est maintenant, 19 ans après, coutume de le faire, en espérant donc flatter un électorat “musulman” plus “rentable”, essentialisé sur la base d’un fantasme d’une Oumma solidaire du sort des palestiniens, c’est en fin de compte, du niveau national au niveau local, la concurrence des victimes qui est de facto un argument électoral. Les islamistes n’auraient pas rêvé mieux. 

Et pour cause. C’est leur stratégie. L’antisémitisme d’origine islamiste, souvent caché dans une rivalité mimétique autour de la Shoah ou à peine dissimulé dans un antisionisme radical, sévit dans notre pays. Et, il tue. Réaliser un calcul électoral comme le préconisait Boniface ne pouvait donc profiter qu’aux islamistes et leur OPA sur la représentation des français de confession musulmane.

Cet antisémitisme est par ailleurs mal identifié pour plusieurs raisons:

  • Parce qu’il rejoint dans sa rhétorique l’antisémitisme européen dont la petite musique diffuse encore dans notre société et nous empêche de voir sa spécificité.
  • Parce qu’il joue sur le registre de la concurrence victimaire entre juifs et musulmans pour tenter de neutraliser toute critique, et détourner notre indignation.
  • Parce qu’il se cache derrière l’antisionisme et instrumentalise la solidarité avec le peuple palestinien pour mobiliser en son nom les forces de l’extrême-droite islamiste et l’extrême gauche antisioniste.

En établissant une brève généalogie et en tentant de démêler ce qui relève de la matrice idéologique des islamistes et de l’hybridation avec d’autres mouvements qui s’identifient comme antisionistes, nous espérons pouvoir donner de la perspective historique et idéologique à ces petits calculs électoraux locaux. 

Notre but est de le donner à voir pour ce qu’il est, sans tabou, ni amalgame.De dénoncer ce nouvel antisémitisme qui est le socle d’une coalition politique que nous voyons déjà à l’œuvre dans le cadre de manifestations nationales encore sporadiques, mais également à l’échelle locale à l’occasion des élections municipales. 

1/ Antisémitisme et islamisme: une histoire vieille d’un siècle

Il ne s’agit pas ici de démontrer que l’islam a des racines antisémites. Ce raccourci un peu facile, et doublement stigmatisant ne nous semble pas pertinent pour expliquer le rapport qu’institue l’islam à l’égard des juifs. Du roi du Maroc – sous protectorat français – qui refuse de livrer ses sujets juifs au régime de Vichy, au Grand Mufti de Jérusalem conseiller d’Hitler, en passant par le statut de dhimmi, une analyse qui se concentre sur l’exégèse, quand bien même contextualisée, ne peut rendre compte ni de la complexité, ni de la richesse, qui lient les deux religions et a fortiori les groupes sociaux qui s’en revendiquent. Car la religion est ce que ses croyants en font, et reste avant tout un instrument privilégié au service du pouvoir. Il s’agit davantage ici de montrer comment l’antisémitisme est indissociable de l’idéologie islamiste.  

Prenons comme point départ de départ de notre analyse généalogique, le cas d’Amin Al-Husseini, grand mufti de Jérusalem, connu pour ses positions antisémites. Selon un article du Point, il inspire en 1929, “le premier grand pogrom à Jérusalem et se rapproche dans les années 1930 des nazis qui le financent.” Soutien actif du IIIème Reich, il conseille Hitler à partir de 1941, et diffuse depuis Berlin des émissions radio à destination du Proche-Orient dont le contenu antisémite est illustré par la déclaration suivante en date du 2 novembre 1943 : “L’Allemagne combat un ennemi qui est aussi le nôtre. Ayant parfaitement saisi la nature du Juif, elle a décidé d’éliminer définitivement le péril juif pour mettre un terme au mal qu’il inflige au monde entier”

Rencontre avec Hitler en Novembre 1941 : source wikipédia

Poursuivi pour crimes de guerre, Amine El-Husseini parvient toutefois à s’évader de France et trouve refuge en Egypte où il est accueilli chaleureusement par la confrérie des Frères Musulmans. Hassan El-Banna, fondateur de la confrérie dont l’une des expressions les plus fortes est “le Coran est notre Constitution”, ne cache pas son admiration pour le grand Mufti, allant même jusqu’à affirmer : « Sa valeur est égale à celle d’une nation entière. Le mufti est la Palestine ! La défaite d’Hitler et de Mussolini ne t’a pas effrayé. Quel héros, quel miracle d’homme ! L’Allemagne et Hitler ne sont plus, mais Amin al-Husseini poursuivra le combat”. Les deux hommes affichent une proximité idéologique qui tend à islamiser l’antisémitisme dans le cadre du combat contre les juifs en Palestine, et permet ainsi leur collaboration. Cette dernière est confirmée par Tariq Ramadan, petit-fils de Hassan El-Banna, dans un discours aux allures d’éloge où il revient sur la vie et l’oeuvre de son grand-père. 

Cette stratégie d’islamisation de l’antisémitisme prônée par les Frères Musulmans prend également appui sur l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien. La confrérie n’en a pas eu le monopole, puisque les régimes autoritaires arabes post-indépendance ont également contribué à faire du conflit un moyen pour détourner l’attention de la rue arabe du mécontentement produit par une gouvernance qui n’est pas au niveau de ses aspirations au lendemain de l’indépendance. Ces régimes, cultivant par ailleurs un idéal panarabique, ont utilisé la cause palestinienne comme un élément central de la mobilisation des peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient pour en faire un élément constitutif de leur identité, dépassant ainsi le cadre de la légitime solidarité d’essence humaniste avec le peuple palestinien. 

L’échec du panarabisme a permis aux islamistes de reprendre la main d’un point de vue idéologique, dans un contexte d’aggravation du conflit par les crises successives qu’il a connu dans les années 60. Naem Bestandji, militant laïque et féministe, le souligne dans une excellente enquête fouillée en cinq parties intitulée “le CCIF fleuron de la nouvelle extrême droite française”: “pour les islamistes justement, la cause palestinienne est le moyen, non pas d’aider les palestiniens en trouvant une solution au conflit, mais de créer un sentiment d’appartenance à la Oumma en identifiant chaque musulman de la planète aux musulmans de Palestine. Le maintien du conflit, en le confessionnalisant, est donc primordial”. 

C’est dans ce contexte qu’émerge un certain Sayed Qutb, un des penseurs les plus influents de la confrérie des Frères musulmans et figure martyre de la mouvance islamiste, connu principalement pour avoir ouvert la porte au djihad armé en insistant sur le fait que la lutte doit passer par la prédication mais également par la violence.  Ses ouvrages (à l’ombre du Coran et Signes de Piste), reconnus comme référence dans la djihadosphère, utilisent une rhétorique antisémite que l’on voit clairement dans cet extrait par exemple:Depuis les premiers jours de l’islam, le monde musulman a toujours dû affronter des problèmes issus de complots juifs. (…) Leurs intrigues ont continué jusqu’à aujourd’hui et ils continuent à en ourdir de nouvelles.

Cet antisémitisme propre aux mouvances islamistes dont les origines remontent à la genèse de ces mouvements, et nourri par l’instrumentalisation et la confessionnalisation du conflit israélo-palestinien, continue à trouver parmi nos contemporains, des porte-paroles influents à l’aura planétaire, à l’instar de Cheikh Youssef Al-Qaradawi. Chef spirituel des Frères Musulmans et figure médiatique de la chaîne satellitaire qatari Al-Jazeera, il déclare notamment dans un discours tenu le 28 janvier 2009 sur cette même chaîne : “Tout au long de l’histoire, Allah a imposé aux juifs des personnes qui les puniraient pour leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. Avec tout ce qu’il leur a fait – et bien qu’ils aient exagéré les faits – il a réussi à les remettre à leur place. C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par les mains des musulmans”

Al-Qaradawi bénéficie en outre, selon le média Memri TV, “de la protection et du parrainage de l’émir du Qatar actuel”. Ce soutien pose la question du rôle des médias qataris comme plateforme de diffusion de discours antisémites dans le monde, comme en témoigne cette vidéo ouvertement négationniste labellisée AJ+ Arabi et reprise par le site Memri TV qui souligne dans le même article que les “déclarations d’Al-Qaradawi et de ses partisans ne sont qu’un élément des contenus antisémites diffusés dans les médias qataris, en particulier sur le réseau Al-Jazeera. En outre, au cours de l’année passée, des messages négationnistes ont été fréquemment répétés dans les médias qataris, en particulier des messages similaires à celui de la vidéo d’AJ+ affirmant que les juifs exagèrent les actes commis par les nazis à leur encontre et qu’ils utilisent les événements de l’Holocauste pour extorquer l’Allemagne et tout l’Occident.

Il nous semble opportun à ce stade de rappeler la vive émotion exprimée par l’UOIF, Union des Organisations Islamiques de France, après que les autorités françaises aient interdit à Al-Qaradawi, de venir en France, en raison de ses positions extrémistes, pour prendre part au congrès du Bourget de l’UOIF. Ainsi, l’organisation déclare le 26 mars 2012 par voie de communiqué de presse: Cheikh Al-Qaradawi est un homme de paix et de tolérance qui a oeuvré pour l’ouverture et la modération et dont les positions ont toujours été en faveur de la justice et de la liberté des peuples”.

En France toujours, le CCIF, l’un des initiateurs de la marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019 n’est pas en reste sur la rhétorique antisémite. Cette association loi 1901 présentée comme “apolitique” et “areligieuse”, a pour objectif affiché de lutter contre l’islamophobie en France. Elle est pourtant accusée d’être proche des Frères Musulmans. Dans un article paru dans le journal Atlantico, Naem Bestandji fait la démonstration du lien idéologique qui unit les deux organisations. Une analyse détaillée du discours des représentants de l’association, et notamment d’une intervention de son ex porte-parole Marwann Muhammad lors d’une conférence tenue en 2011 en partenariat avec les indigènes de la République, démontre “une vision totalitaire et raciste de l’islam” allant même jusqu’à coller “presque parfaitement à plusieurs passages de “Mein Kampf” écrit par Adolf Hitler, 3 ans avant la création des Frères Musulmans

Il y aussi le cas de Hassan Iquioussen, peu connu du grand public, et pourtant l’un des prédicateurs vedette de l’islamosphère française. Membre de l’UOIF (aujourd’hui Les Musulmans de France), il représente – selon Hakim El Karoui, auteur du rapport “la fabrique de l’islamisme” (2018) pour l’institut Montaigne – “la tendance la plus dure et la plus virulente des Frères Musulmans en France sur des sujets comme le statut des femmes ou le rapport aux juifs”.  

Hassan Iquioussen affiche son soutien au CCIF pour lequel il intervient régulièrement lors de conférences organisées par l’association. Ses interventions, sous couvert d’un discours se voulant érudit et historiciste, trahissent – au-delà de lacunes intellectuelles évidentes – des positions problématiques, notamment en matière  d’antisémitisme. Dans un article paru en 2004 dans le quotidien l’Humanité, figurent des extraits d’un enregistrement audio d’une conférence du prédicateur dont l’intitulé est “la Palestine, histoire d’une injustice”, qui sont à ce titre éloquentes.  Iquioussen revisite l’histoire de la Palestine sous un prisme idéologique et des références coraniques censées appuyer son propos en mêlant registre religieux et références classiques de l’antisémitisme européen, dans la droite ligne de l’idéologie islamiste exposée plus haut: 

«  La théorie des juifs dit qu’ils sont le Peuple élu et que Dieu a créé les êtres humains pour les servir, comme des moutons, des esclaves « . Puis vient Mahomet. À Médine, une juive tente de l’empoisonner. Dieu le protège, le sauve. N’est-ce pas la preuve recherchée qu’il est bien le prophète ? Iquioussen :  » La femme s’est- elle convertie ? Non. Voyez l’entêtement. “Retenez ça parce que vous allez comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Les juifs n’ont cessé, depuis ce temps, de comploter contre l’islam et les musulmans. « 

Ainsi, nous pouvons affirmer sans trop de difficultés que l’antisémitisme fait partie intégrante de la matrice idéologique de l’islamisme. Depuis la genèse du mouvement au début du XXème siècle jusqu’à nos jours, la petite musique antisémite accompagne son développement. Ce qui le place, pour le cas français notamment, à l’extrême-droite de l’échiquier politique. Cependant, tout comme pour le Rassemblement National, sa stratégie de conquête du pouvoir nécessite un travail de dédiabolisation. 

A suivre