Grand angle

Antisémitisme et antisionisme: les liaisons dangereuses & l’enjeu électoral, 2/3

Par Johann Margulies et Aïda Idrissi 

2/ La rivalité mimétique autour de la Shoah

Ce noyau originel antisémite de l’islamisme – renforcé historiquement par le complotisme, la Shoah et l’islamisation du conflit israélo-palestinien – se voit depuis plusieurs années conservé certes, mais surtout intégré et dépassé par de nouveaux militants dans un discours plus subtil, dont les tenants et les aboutissants sont disons plus dissimulés et ne s’affichent pas directement avec la même franchise que les prédicateurs historiques. Il s’agit en effet, probablement suite à une acclimatation “postmoderne” des militants islamistes en Europe de promouvoir une double rhétorique de l’inversion tous azimuts autour du statut de victime tant chéri par notre époque:

  • L’instrumentalisation de la Shoah par rivalité mimétique afin d’obtenir le Saint-Graal du statut de victime auréolée de pathos, autorisant alors la gauche postmoderne à endosser le rôle de grand secoureur.
  • La rhétorique de l’antisionisme démonologique faisant d’Israël la source de tous les maux des Palestiniens, du Moyen-Orient et par extension géopolitique, du monde entier.

Les exemples récents ne manquent pas au sujet de la rivalité mimétique des islamistes vis-à-vis des juifs par instrumentalisation de la Shoah. Quelle meilleure façon de faire avancer la cause de la lutte contre l’islamophobie (dont soit dit en passant la confusion sémantique entre la haine des musulmans en tant que musulmans et la critique de la religion profite à ceux voulant criminaliser la seconde en la faisant passer pour la première) que de chercher à tout prix à la hisser au statut moral de l’antisémitisme? Et quel meilleur moyen d’opérer cette équivalence que de comparer ladite islamophobie (dont l’usage extensif par les militants islamistes recouvre une pluralité de situations d’exercice du droit républicain interprété comme visant un groupe religieux en particulier donc opprimé de ce fait) à la Shoah, la Shoah étant le référent ultime indépassable de l’horreur? 

C’est ainsi par exemple que selon ce schéma de pure rivalité mimétique autour du statut de victime, qu’une militante Zakia Meziani, présidente de l’association féministe et antiraciste “Identité plurielle” à Tourcoing et ancienne candidate EELV aux élections cantonales en 2015, a réalisé le grand chelem frôlant l’absurde afin de rabattre la loi républicaine sur une soit-disant oppression sur les musulmans (racialisés par ses soins), oppression comparée à celle subie par les juifs pendant la Shoah. Oui, Zakia Meziani s’est insurgée contre l’interdiction du burkini (maillot de bain intégral) dans les piscines municipales et compare cette interdiction à l’Holocauste. Madame Meziani n’en était pas à son premier coup d’essai en la matière puisqu’elle avait déjà tenté de susciter un pathos morbide en comparant la situation des femmes voilées à celle des juifs pendant la guerre.

Autre exemple édifiant, ce tract de l’UDMF (Union des Démocrates Musulmans de France) destiné à la campagne des municipales 2020 qui reprend cette rhétorique comme argument électoral.   

Tract électoral de l’UDMF pour la campagne des municipales de 2020

C’est ainsi que la marche contre l’islamophobie du 10 novembre, qui avait lieu le lendemain du 81e anniversaire de la nuit de cristal, fut l’occasion de lire de jolis slogans scandés en coeur avec des militants de France Insoumise sur de nombreux panneaux ou tagués sur des murs comme “aujourd’hui l’islamophobie est l’antisémitisme d’hier” ou bien “les musulmans de 2019 sont les juifs des années 30”. Rappelons que Ian Brossat (PCF), Frédéric Hocquard (Générations), adjoints d’Anne Hidalgo se sont rendus à cette manifestation, que le groupe parlementaire de la France Insoumise, Azzédine Taibi, maire PCF de Stains en ont signé l’appel. Il y eut également la polémique d’ampleur nationale autour de l’étoile jaune portée par des manifestants posant en photo avec Esther Benbassa, polémique qui cristallise le mieux cette concurrence victimaire.

Cette stratégie de l’étoile jaune ne date d’ailleurs pas du 10 novembre 2019. La twitta @sandrella nous en fait d’ailleurs une chronologie inversée. Ainsi, en Janvier 2017, lors du “muslim ban”, des manifestants se réunissent à l’aéroport de san francisco avec une étoile jaune. L’historien Enzo Traverso dans un essai intitulé “la fin de la modernité juive” avance que l’obligation pour les musulmans de porter une étoile et un croissant jaune comme les juifs n’est plus totalement inconcevable. En France, suivant la même logique, Vincent Peillon sur le plateau de France 2 en Avril 2017 a pu alors dire: « Certains veulent utiliser la laïcité, ça a déjà été fait dans le passé, contre certaines catégories de la population. C’était il y a 40 ans, les Juifs à qui on mettait des étoiles jaunes ». Les exemples sont nombreux mais terminons sur le plus exemplaire: le fameux dessin de Carlos Latuf qui en 2006 avait gagné le second prix du « Concours international de caricatures sur l’Holocauste » organisé à Téhéran) et depuis repris à foison sur les réseaux sociaux.

Mais faut-il s’étonner de la diffusion d’un tel discours quand deux figures éminentes de l’islam politique moderne lancent l’offensive rhétorique dès 2010 ? Ainsi de Samy Debah, alors président du CCIF, aujourd’hui candidat aux municipales à Garges-lès-Gonesse, dans un meeting public en 2010 qui selon Naëm Bestandji déforme l’histoire de l’assimilation des juifs en France et de la Shoah pour la faire coller à ce qu’il déclare être la situation des musulmans en France aujourd’hui : les musulmans persécutés comme les juifs dans les années 30 et qui seront victimes un jour ou l’autre du même génocide par cette France « islamophobe ».

Ainsi de Marwan Muhammad, ex porte-parole et directeur exécutif du CCIF, président de la plateforme L.E.S. MUSULMANS, et un des organisateurs de la manifestation du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie, qui dans une conférence tenue dans une mosquée en avril 2011, annonce la couleur:

“C’est l’histoire d’un pays qui chaque jour bascule un peu plus dans l’islamophobie. Ce pays, c’est pas l’Allemagne des années 30. C’est la France des années 2010. Cette façon de nommer un culte, cette façon de nommer des croyants, cette façon de les stigmatiser et de dire qu’ils posent problème et qu’ils mettent en péril l’identité du pays, c’est exactement la manière dont on stigmatisait les juifs au début du siècle dernier. C’est pas dans l’Allemagne des années 30 qu’on mitraille des mosquées. C’est pas dans l’Allemagne des années 30 qu’on dit à des enfants tu n’iras pas au centre de loisirs parce que tu ne veux pas manger du pâté et du jambon à l’école. Ce n’est pas dans l’Allemagne des années 30 qu’on viole des femmes le jour de l’Aïd. Qu’est-ce que nous, musulmans, on fait pour changer ça ? Et est-ce qu’on est responsable de changer ça ? La réponse est dans la question.”

Sauf que dans le joli tableau ainsi dessiné de cette offensive généralisée, deux points essentiels sont manqués par ces militants de l’islam politique et les grands sauveteurs de gauche: 

  1. A vouloir à tout prix céder à ces pulsions mimétiques islamistes, on en vient au pire relativisme historique, qui au final révèle le peu de cas que suscite le génocide juif pour ceux qui en usent. Il n’est d’ailleurs pas rare dans un pur délire de concurrence victimaire infondé, d’entendre sur les réseaux sociaux qu’on en aurait assez fait pour les juifs, ceci en dernière analyse justifiant que l’opinion publique s’intéresse maintenant aux cas des musulmans en France, notamment à l’occasion des échéances électorales locales et nationales.
  1. A vouloir à tout prix (notamment un prix moral) chercher un statut de victime (les islamistes) et l’accorder (la gauche postmoderne), c’est à une démarche éminemment cynique basée sur la réification que s’en remettent les deux parties. Les islamistes constituent les musulmans en les faisant essentiellement objets du secours providentiel de l’homme postmoderne lui décernant le diplôme de victime à protéger.

Les bas-fonds antisémites que la généalogie de l’islamisme au XXème siècle met à jour ne peuvent plus bien évidemment se manifester au grand jour en Europe tout du moins, en tous cas pas de manière assumée et générale (des exceptions existent bien évidemment, et leur multiplication – comme des imams tenant des propos ouvertement antisémites ou un élu de la république Madjid Messaouèdene candidat à Saint-Denis ironisant sur le massacre des enfants juifs par Merah – inquiète justement sur le sentiment d’impunité et la levée d’une certaine censure). Ainsi, une des manières d’être antisémite de façon démocratiquement acceptée pour citer Jankélévitch, serait d’adopter un antisionisme démonologique.

A suivre