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Antisémitisme et antisionisme: les liaisons dangereuses & l’enjeu électoral, 3/3

Par Johann Margulies et Aïda Idrissi

3/ L’antisionisme radical de type démonologique comme exutoire politique

Commençons par une clarification absolument nécessaire en ces temps de relativisme et de confusion savamment entretenue. L’antisionisme dont il est question ici, un antisionisme extrémiste, absolu, voire démonologique, ne relève pas d’une critique tout à fait légitime de la politique menée par les gouvernements israéliens (on pourrait d’ailleurs se demander pourquoi il faudrait trouver un nom comme antisionisme à ce qui relève de la plus pure liberté de conscience et ne pas en donner un à ceux qui critiquent la Turquie ou l’Iran). L’antisionisme, dont on pourrait dire qu’il correspond à une simple projection à l’échelle des nations de l’antisémitisme historique visant les individus, est un antisionisme beaucoup plus radical qui consiste à nier viscéralement l’existence même de l’Etat d’Israël en tant que refuge pour les juifs. Comme le rappelle Pierre-André Taguieff, c’est un appel direct à son élimination en tant que tel. Le chercheur rappelle dans le magazine Histoire d’ailleurs que:

“cette vision dite « antisioniste » enveloppe des appels à la haine, voire au meurtre. Tout Juif devient un « sioniste » à éradiquer. Le 1er février 2002, l’assassinat au Pakistan de Daniel Pearl, journaliste américain, forcé, devant les caméras de ses tortionnaires islamistes, de révéler ses origines juives, avant d’avoir la tête tranchée, illustre la violence extrême à laquelle peut conduire l’islamisme djihadiste aujourd’hui, au nom d’un « antisionisme » démonologique.”

Et cet antisionisme dans sa forme démonologique est justifié si ce n’est prôné par toutes les organisations jihadistes, par le Hamas, le Jihad Islamique et mais aussi par exemple par le ministre syrien de la Défense, formulant à sa manière une nouvelle “solution finale”: « Si chaque Arabe tuait un Juif, il ne resterait plus de Juifs. » Antisionisme ou antisémitisme?

Ainsi, les cris d’orfraie lors de l’annonce par le président de la République de l’adoption de la nouvelle définition élargie de l’antisémitisme élaborée par l’International Holocaust Remembrance Association (IHRA) ont été l’occasion de mesurer l’ampleur de l’hypocrisie de certains militants et de certaines personnalités connues pour leur engagement contre la politique d’Israël. Car à aucun moment dans ce texte n’était-il question d’antisionisme au sens commun de critique de l’Etat, mais explicitement de cerner des nouvelles formes d’antisémitisme détournée derrière l’apparat de la haine violente d’Israël. Beaucoup ont crié à la criminalisation de la pensée, la fin de la liberté de conscience, mais ces gens considèrent-ils que traiter par exemple Finkielkraut de “sale sioniste”, alors qu’on ne connaît absolument pas sa position sur Israël mais qu’il est en revanche bien connu qu’il est juif, relève d’un jugement politique? L’assassinat des enfants juifs de Toulouse par Merah pour “venger la Palestine” relevait-il pour ces gens de l’antisionisme ou de l’antisémitisme?

Et quand le maire de Stains, Azzédine Taibi, élève Marwan Barghouti au rang de citoyen d’honneur de la ville et arbore sur le fronton de sa mairie une bannière en soutien à ce chef terroriste, chef d’un groupe armé palestinien visant les Juifs en tant que tels et condamné à perpétuité pour terrorisme, bienheureux le terme antisionisme qui permet de cacher une complicité sans équivoque pour l’antisémitisme !

Dans le même esprit et avec une intention clientéliste évidente, Stains, mais aussi Aubervilliers, Bagnolet et maintenant Bondy, ont adopté des voeux demandant de refuser d’acheter des produits provenant des colonies israéliennes en Palestine (mais certainement pas des produits venant de territoires occupés par la Turquie à Chypre ou par la Russie en Crimée). Ces majorités municipales affichent alors ce qui semble être le plus grand mépris pour leurs administrés en pensant les racoler, réduits à leurs origines maghrébines identifiées à l’islam dont elles pensent qu’il les conduit nécessairement à une solidarité de fait avec la Palestine face au Mal incarné par Israël.

Les indigénistes du PIR: un antisionisme radical au carrefour entre l’extrême-droite soralienne et les islamistes. 

Intéressons nous enfin au cas du Parti des Indigènes de la République, et de sa fondatrice Houria Bouteldja, qui par la radicalité de ses positions, nous éclaire sur le lien idéologique entre antisionistes, antisémites, décoloniaux, et islamistes. 

Gilles Kepel, dans son ouvrage “Quatre-vingt-treize” indique que la radicalisation du PIR les a menés à un “flirt accentué avec l’islamisme dans un domaine sensible pour la mobilisation identitaire – la solidarité avec la Palestine”. Le PIR apporte notamment un “soutien total” au Hamas, au Hezbollah libanais, et de manière plus générale aux mouvements de résistance islamique armée. Cette radicalisation du combat identitaire les a conduit à une rupture avec leurs derniers soutiens dans les milieux gauchistes à l’image d’Esther Benbassa, Pascal Blanchard, et Eric Fassin, réunis sous le sigle BBF, qui continueront néanmoins de porter un discours décolonial expurgé de sa frange radicale. 

Houria Bouteldja est également l’auteur d’un livre “les blancs, les juifs, et nous”. Le titre est en soi extrêmement révélateur de sa vision d’une société française scindée en catégories identitaires distinctes. Dans cet ouvrage, un chapitre entier est consacré aux juifs. Comme le souligne Vincent Presumey : “On pourrait penser que c’est la question palestinienne qui conduit à leur accorder une place importante, mais ce n’est pas le cas : c’est bien en tant que Juifs, en fonction de leurs « contours existentiels », qu’elle parle d’eux, la question de l’Etat d’Israël et de l’oppression nationale et coloniale subie par les Palestiniens n’étant nulle part et aucunement traitée en tant que telle.” 

Dans un autre registre, Soraliens et indigénistes se rejoignent dans la haine du juif, et ce bien qu’il y ait des désaccords de fond entre les deux sphères, car selon Houria Bouteldja : “s’il existe en effet un privilège relatif en faveur des Juifs, il est indissociable du pouvoir blanc et ne renvoie aucunement à la mainmise d’un lobby juif. Elle renvoie au pacte racial/national de la république que Soral tient à préserver. C’est pourquoi il mettra toute son énergie à détourner Dieudonné et son public de l’État. Il y réussira non sans un certain succès”

Elle s’est également illustrée par une intervention intitulée “Mohamed Merah et Moi”. Dans sa contribution à l’ouvrage de Bernard Rougier “Les territoires conquis de l’islamisme”, Pierre-François Mansour analyse cette comparaison de la fondatrice du PIR à l’auteur des attentats islamistes et antisémites de Toulouse en 2012, comme une tentative d’explication du geste de Merah par une “islamophobie occidentale dont il aurait été victime comme elle et d’autres indigènes musulmans : 

Mohamed Merah, c’est moi […] comme moi, il a subi l’incroyable campagne médiatico-politique islamophobe qui a suivi les attentats contres les deux tours. […] Sûrement, à l’école, on lui a imposé une minute de silence pour les victimes du 11 septembre. […] Tous les deux, lui et moi, moi et lui, nous avons subi impuissants la deuxième affaire du voile, l’exclusion et l’humiliation de nos soeurs à l’école. On a vu comment le pouvoir, toute honte bue, avait transformé un principe fondamental de la république, la laïcité, en arme de combat contre nous. […] Mohamed Merah, c’est moi, et moi, je suis lui. […] Nous sommes des sujets postcoloniaux. Nous sommes des indigènes de la république.

Selon l’auteur, le discours indigéniste rejoint celui des islamistes qui dénoncent à travers des associations comme le CCIF une “islamophobie d’Etat propre à la France et héritée de la colonisation”.  A ce titre, l’apparition en 2014 du média AJ+ (filiale française de la chaîne qatari Al-Jazeera) “confirme la réappropriation de la rhétorique indigéniste par les frères musulmans en Europe”. 

Ainsi, antisémitisme et antisionisme se mêlent et se justifient par la dénonciation d’une islamophobie d’Etat et par le soutien au peuple palestinien dans un discours difficile à cerner pour toute personne n’ayant pas au préalable pris la mesure du contexte idéologique dans lequel ces éléments de langage s’inscrivent. La polémique autour de la marche contre l’islamophobie provient aussi du fait que ces acteurs étaient soutien, partie prenante, voire à l’initiative de cette manifestation. 

Conclusion 

Quand Feiza Ben Mohamed, envoyée spéciale de l’AKP (syncrétisme islamiste avec islamo-nationalisme turc) en France, réagit au vote par l’Assemblée Nationale de la résolution contre l’antisémitisme, en disant “si derrière l’antisionisme certains voient de l’antisémitisme, serait-ce parce que derrière leur critique de l’Islam, se cache leur islamophobie?”, elle confirme magistralement le propos de ce texte: quand bien même l’antisionisme cache dans sa forme radicale et démonologique un antisémitisme profond lié à l’histoire de l’islamisme, il n’est pas question de toucher à ce totem communautaire bien utile en période électorale; et comme preuve de la réalité de l’islamophobie, voyez le deux poids deux mesures avec la critique de l’Islam !

Alors, à l’adresse de Feiza Ben Mohammed et de tous ceux qui, à sa suite au niveau local comme au niveau national, refusent de stigmatiser “l’Islam” ou “les banlieues” en ne pointant pas leur antisémitisme de fond infusé méthodiquement par ces entrepreneurs identitaires, tout en en utilisant les codes renouvelés dans la rivalité mimétique ou l’antisionisme radical:

Ce n’est pas parce qu’on dénonce l’antisémitisme que l’on minimise la haine anti-musulmans. Cette stratégie de compartimentage a pour but de neutraliser, de créer des catégories de citoyens à mettre dos à dos dans une confusion des registres (religieux, ethnique, géopolitique) destinée à jeter un écran de fumée sur la réalité des mécanismes délétères en oeuvre dans notre société.

Les républicains que nous sommes, savons faire la différence. Notre empathie et notre fraternité ne sont pas soumis au régime des quotas. Elles ne prennent pas la forme d’un gâteau aux parts limitées nous obligeant ainsi à décider avec quel camp nous préférons les partager.